LE REGARD DU PHOTOGRAPHE
Lorsqu’en avril 2009 un photographe découvre l’ibadisme dans la vallée du Mzab en Algérie, il n’a aucune idée de l’étendue du nouveau monde qui s’ouvre à lui. D’abord ému par la façon dont la lumière enveloppe si bien les formes et la matière de l’architecture ibadite, il découvre peu à peu…
Plutôt candide et touche à tout, il apprend au fil de
rencontres et après de nombreux clichés qu’une communauté d’un bon million
d’âmes forme la troisième voie de l’islam, à côté des sunnites et des chiites,
bien connus.
Cette communauté ibadite, lui dit-on, connaît son
heure de gloire entre le VIIIe et le IXe siècle, lorsque
l’empire rustumide couvre un large territoire de Tahert en Algérie jusqu’au djebel
Nafūsa en Libye. La zone d’influence des Rustumides s’étend bien au-delà grâce
au dynamisme des marchands ibadites qui parcourent alors les grandes routes
transsahariennes.
Après la chute de Tahert, les ibadites sont sous
pression. Vient alors le temps de la clandestinité. Ils se font plus discrets,
repliés tantôt dans la vallée isolée du Mzab, tantôt sur les hauteurs des
montagnes du Nafūsa, tantôt protégés par la mer dans l’île de Djerba.
Fasciné par l’histoire, le
photographe décide de se rendre à Djerba en janvier 2010. Il se perd, il s’y
perd… plus il avance, moins il en sait. L’affection qu’il porte pour le sujet,
son histoire et son architecture ne fait que s’amplifier tandis qu’il réalise
un peu plus, chaque jour, qu’il ne maîtrisera pas un sujet aussi complexe sans
l’apport d’une aide extérieure.
Peu avant de quitter Djerba, au
détour d’une visite du Bordj el-Kébir, un charmant monsieur du nom de Sami Ben
Tahar lui remet une carte de visite de Virginie Prevost.
« Appelez-là », me dit-il, « Elle connaît bien le sujet ».
De retour en Belgique, je m’empresse d’écrire un mail à « Madame
Prevost » pour lui parler de mon projet de photographier les ibadites.
Au contact avec l’historienne, le
photographe se mue peu à peu en assistant de recherches autoproclamé. Loin des
vieilles archives et des lectures scientifiques, il met sa mémoire visuelle au
service de fouilles plus concrètes pour fournir à Virginie des documents, des
cartes et des images issus de sources alternatives.
Et nous voici en 2022. On ne compte
plus les missions de terrain, les projets, les publications, les expositions et
les conférences qu’on a pu faire ensemble. D’année en année, on cherche, on
vérifie, on cherche encore, on déduit, on développe, on suppose, on envisage,
on conclut, on compile, on compare, on collationne … Certains nous qualifient
de mejnoun sur un ton amusé, tant notre obsession est intense et notre
passion débordante.
Allier la trilogie de la Guerre
des Étoiles aux archives manuscrites d’une bibliothèque islamique du Moyen-Âge,
comparer d’anciennes cartes postales affichées sur Ebay aux descriptions
faites par un savant ibadite du XVIIe siècle, écumer les pages
dédiées sur les réseaux sociaux en quête d’une anecdote, fouiller la presse
contemporaine pour y apprendre les dernières initiatives en faveur du
patrimoine… L’objectif de ces travaux est d’apporter une modeste pierre à
l’édifice de l’histoire pour contribuer à la survie de la société ibadite par
ses récits et ses lieux de culte.
À Djerba, les ibadites résistent
depuis des siècles aux assaillants par un ingénieux système de défense intégré
à leur architecture religieuse. Face à l’adversité, leur clandestinité assure
la survie de leur tradition. Face à la modernité, ils naviguent à vue pour
transmettre aux plus jeunes les valeurs et la foi ibadites. Résistante et
dévouée, la société ibadite nous inspire et nous encourage chaque jour à
élargir et à approfondir nos investigations, malgré tous les défis financiers,
logistiques et depuis peu sanitaires.
par Axel DERRIKS
in Résistance et dévotion (BILNAS - British Institute for Libyan & Northern African Studies, UK. 2023)
page XIII
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